Traduction : Connaître l'aspect de la force et de l'affirmation, mais garder l'aspect de la douceur et de l'effacement — c'est consentir à devenir le torrent du monde.
Analyse : Voici la méthodologie fondamentale de Laozi : « connaître le masculin, garder le féminin ». Il ne s'agit pas d'ignorer les avantages de la force, mais de choisir consciemment la douceur après en avoir pleinement compris la puissance — un choix délibéré, non une soumission forcée. Wang Bi a développé : « 知为天下之先也,必后也,是以圣人后其身而身先也 » (« Savoir être le premier du monde, c'est nécessairement se placer en dernier ; c'est pourquoi le Sage (圣人) se met en retrait et se retrouve en avant »). Le torrent ne cherche pas toutes choses, mais toutes choses y confluent naturellement, comme il est dit au chapitre 8 : « 水善利万物而不争,处众人之所恶 » (« L'eau excelle à profiter à tous les êtres sans rivaliser, et séjourne là où les hommes dédaignent de demeurer »).
Vues similaires : Wang Bi : « 知为天下之先也,必后也,是以圣人后其身而身先也 » (« Savoir être le premier du monde, c'est nécessairement se placer en dernier ; c'est pourquoi le Sage se met en retrait et se retrouve en avant »).
Traduction : Bien que l'on connaisse sa propre éminence, on se maintient dans une position humble ; ainsi le monde afflue vers soi, comme l'eau s'écoule dans un profond torrent.
Analyse : Heshanggong a abordé ce passage sous l'angle de la culture de soi et du gouvernement : « 人虽自知其尊显,当复守之以卑微,去雄之强梁,就雌之柔和,如是则天下归之 » (« Bien que l'on connaisse sa propre éminence, il faut se maintenir dans l'humilité, abandonner la brutalité du masculin et embrasser la douceur du féminin ; ainsi le monde se soumettra »). Il a concrétisé la métaphore du masculin et du féminin en termes de statut social — celui qui occupe une haute position doit maintenir la vertu de l'humilité, et le monde se soumettra naturellement.
Vues similaires : Heshanggong : « 去雄之强梁,就雌之柔和,如是则天下归之 » (« Abandonner la brutalité du masculin, embrasser la douceur du féminin ; ainsi le monde se soumettra »).
Traduction : Être le torrent du monde — la Vertu (德) éternelle ne se dissipera jamais, et l'on finit par revenir à l'état de pureté innocente du nourrisson.
Analyse : Voici le résultat de garder le féminin comme un torrent — la Vertu demeure constante et n'est jamais perdue. « Ne pas s'écarter » signifie que la Vertu et le soi ne font qu'un. « Retourner au nourrisson » constitue le premier niveau de retour : le nourrisson est sans savoir ni désir, purement naturel ; il représente l'état le plus proche de la condition originelle du Tao (道) chez l'être humain. Wang Bi a noté : « 婴儿不用智而合自然之智 » (« Le nourrisson n'use pas de ruse, mais s'accorde à la sagesse naturelle »).
Vues similaires : Wang Bi : « 溪不求物而物自归之,婴儿不用智而合自然之智 » (« Le torrent ne cherche pas les choses, mais les choses y confluent d'elles-mêmes ; le nourrisson n'use pas de ruse, mais s'accorde à la sagesse naturelle »).
Traduction : Être le torrent du monde — la Vertu innée et authentique ne s'éloignera pas, et l'on retourne à l'état du nourrisson, libre de savoir et de désir.
Analyse : Heshanggong a interprété : « 人能谦下如深溪,则德常在,不复离于己。当复归志于婴儿,蠢然而无所知也 » (« Si l'on peut être humble et bas comme un profond torrent, alors la Vertu demeure constante et ne quitte plus le soi. Il faut aspirer à retourner au nourrisson — simple et sans savoir »). « Simple et sans savoir » n'est pas péjoratif, mais transcende la distinction entre « savoir » et « ne pas savoir », pour revenir à un état originel de plénitude morale.
Vues similaires : Heshanggong : « 当复归志于婴儿,蠢然而无所知也 » (« Il faut aspirer à retourner au nourrisson — simple et sans savoir »).
Traduction : Connaître l'aspect lumineux, mais garder l'aspect obscur — c'est devenir le modèle du monde.
Analyse : Voici le deuxième jeu de contrastes. « Blanc » et « noir » correspondent au chapitre 4 : « 和其光,同其尘 » (« Adoucir son éclat, se mêler à la poussière ») — connaître son propre éclat et son talent, mais ne pas les étaler ni les révéler, demeurant plutôt dans l'obscurité. Paradoxalement, celui qui ne s'affiche pas devient le modèle du monde. Ce parallèle avec « connaître le masculin, garder le féminin » adopte un angle différent : le premier parle en termes de force et de faiblesse, celui-ci en termes de lumière et d'obscurité.
Vues similaires : Chapitre 4 : « 和其光,同其尘 » (« Adoucir son éclat, se mêler à la poussière »). Chapitre 22 : « 不自见,故明 » (« Ne pas s'exhiber, c'est pourquoi l'on brille »).
Traduction : Bien que l'on connaisse sa propre clairvoyance, on se maintient dans le silence et l'obscurité, et l'on peut ainsi servir de modèle au monde.
Analyse : Heshanggong a commenté : « 人虽自知昭昭,明白当复守之以默默,如暗昧无所见,如是则可为天下法式 » (« Bien que l'on connaisse sa propre brillance et clairvoyance, il faut se maintenir dans le silence et l'obscurité, comme aveuglé et sans perception ; ainsi l'on peut devenir le modèle du monde »). Cela fait écho au chapitre 20 : « 俗人昭昭,我独若昏 » (« Les gens du commun sont brillants et perspicaces ; moi seul suis comme dans la brume ») — le vulgaire estime l'éclat éblouissant, tandis que l'adepte du Tao demeure dans l'obscurité et, paradoxalement, devient un modèle éternel.
Vues similaires : Chapitre 20 : « 俗人昭昭,我独若昏 » (« Les gens du commun sont brillants et perspicaces ; moi seul suis comme dans la brume »).
Traduction : Être le modèle du monde — la Vertu éternelle sera sans erreur, et l'on finit par retourner au domaine infini et sans limites.
Analyse : Voici le deuxième niveau de retour. Garder le noir comme modèle → la Vertu sans erreur → retourner à l'Illimité (无极). « L'Illimité » va un degré plus loin que « le nourrisson » : le nourrisson représente un retour à l'état originel de l'être humain, tandis que l'Illimité représente un retour au domaine infini, plus fondamental que l'humain — approchant l'essence ontologique du Tao (道). Du nourrisson (innocence tangible) à l'Illimité (infinité intangible), le chapitre pénètre couche après couche.
Vues similaires : Wang Bi : « 不可穷也 » (« On ne peut l'épuiser »).
Traduction : Être le modèle du monde — la Vertu éternelle ne dévie jamais, et l'on retourne au domaine illimité de la vie éternelle.
Analyse : Heshanggong a interprété sous l'angle de la culture de la longévité : « 德不差忒,则常生久寿,归身于无穷极也 » (« Quand la Vertu est sans erreur, on atteint la vie éternelle et la longévité, retournant le corps au domaine de la durée infinie »). Le pratiquant qui demeure dans l'obscurité et ne s'affiche pas, dont la Vertu est sans erreur, peut finalement atteindre l'immortalité et la longévité. Cela reflète la coloration de la pratique taoïste dans le commentaire de Heshanggong.
Vues similaires : Heshanggong : « 德不差忒,则常生久寿,归身于无穷极也 » (« Quand la Vertu est sans erreur, on atteint la vie éternelle et la longévité, retournant le corps au domaine de la durée infinie »).
Traduction : Connaître l'aspect de la gloire, mais se maintenir dans l'aspect de la disgrâce — c'est consentir à devenir la vallée du monde.
Analyse : Voici le troisième jeu de contrastes. Torrent → modèle → vallée : les trois métaphores progressent en ordre ascendant. Connaître la gloire et garder la disgrâce est plus exigeant que connaître le masculin et garder le féminin, ou connaître le blanc et garder le noir — car la gloire et la disgrâce touchent à la dignité personnelle et sont donc les plus viscérales. Choisir l'humiliation face à l'honneur, comme une vallée qui réside au point le plus bas et accueille tous les cours d'eau, représente le plus haut degré de culture morale.
Vues similaires : Chapitre 8 : « 水善利万物而不争,处众人之所恶 » (« L'eau excelle à profiter à tous les êtres sans rivaliser, et séjourne là où les hommes dédaignent de demeurer »).
Traduction : Connaître sa propre éminence, mais se maintenir dans une position basse ; le monde affluera alors vers soi, comme l'eau s'écoule dans une profonde vallée.
Analyse : Heshanggong a commenté : « 人能知己之有荣贵,当复守之以污浊,如是则天下归之,如水流入深谷也 » (« Si l'on reconnaît son propre honneur et sa noblesse, et que l'on se maintient néanmoins dans ce qui est bas et souillé, alors le monde se tournera vers soi, comme l'eau s'écoule dans une profonde vallée »). Il a mis l'accent sur le gouvernement : si ceux de haut rang et de grande puissance acceptent de demeurer dans un lieu humble, le peuple du monde se soumettra naturellement. Pour Heshanggong, les trois jeux de contrastes (torrent, modèle, vallée) représentent trois dimensions de la culture de la Vertu (德) par le souverain.
Vues similaires : Heshanggong : « 天下归之,如水流入深谷也 » (« Le monde se tourne vers lui, comme l'eau s'écoule dans une profonde vallée »).
Traduction : Être la vallée du monde — la Vertu éternelle devient pleine et complète, et l'on finit par retourner à la simplicité originelle, le Bois Brut (朴).
Analyse : Voici le troisième niveau de retour : nourrisson → Illimité → Bois Brut. Les trois niveaux pénètrent de plus en plus profondément : le nourrisson est l'état originel concret de l'être humain ; l'Illimité est le domaine abstrait de l'infinité ; le Bois Brut (朴) est l'essence ontologique du Tao (道) lui-même — le bois non travaillé, la condition première de toute chose. Wang Bi a résumé les trois jeux de contrastes : « 此三者,言常反终,后乃德全其所处也 » (« Ces trois [enseignements] parlent tous de revenir constamment à l'ultime ; c'est seulement ensuite que la Vertu est complète en son lieu »).
Vues similaires : Wang Bi : « 此三者,言常反终,后乃德全其所处也 » (« Ces trois [enseignements] parlent tous de revenir constamment à l'ultime ; c'est seulement ensuite que la Vertu est complète en son lieu »).
Traduction : Être la vallée du monde — la Vertu éternelle vient se fixer en soi-même, et l'on retourne à la simplicité sans ornement.
Analyse : Heshanggong a interprété : « 人能为天下谷,则德乃常止于己。复当归身于质朴,不复为文饰 » (« Si l'on peut être la vallée du monde, alors la Vertu demeure constamment en soi. Il faut retourner le soi à la simplicité originelle, sans plus recourir à l'ornement »). Ici, « 足 » prend le sens de « s'arrêter » ou « se fixer » — la Vertu ne s'écoule pas au-dehors et ne se dissipe pas, mais demeure en soi. « 朴 » met l'accent sur l'abandon des ornements acquis pour restaurer la nature originelle.
Vues similaires : Heshanggong : « 复当归身于质朴,不复为文饰 » (« Il faut retourner le soi à la simplicité originelle, sans plus recourir à l'ornement »).
Traduction : Quand le bois brut originel se divise, il devient divers ustensiles ; le Sage (圣人) applique ce principe et devient le chef de tous les fonctionnaires ; c'est pourquoi le gouvernement suprême ne tranche ni ne divise.
Analyse : Voici la conclusion et le point culminant de tout le chapitre. Lorsque le bois brut (la réalité authentique du Tao) est coupé et travaillé, il devient divers ustensiles — c'est le passage de « l'un » au « multiple ». Le Sage comprend profondément ce principe : puisque toutes choses se différencient à partir du Bois Brut, gouverner le monde doit s'appuyer sur ce « Bois Brut » (le Tao fondamental) pour unifier la différenciation de toutes choses, laissant chacune trouver sa place propre sans perdre l'harmonie du tout. « Le gouvernement suprême ne tranche pas » est la proposition centrale — le système suprême ne catégorise ni ne divise de force, mais suit la nature et préserve le tout.
Vues similaires : Wang Bi : « 大制者,以天下之心为心,故无割也 » (« Le gouvernement suprême prend le cœur du monde pour son propre cœur ; c'est pourquoi il ne tranche pas »).
Traduction : Quand la réalité authentique du grand Tao se disperse, elle forme les diverses fonctions et capacités de toutes choses ; le Sage applique le Tao pour diriger tous les fonctionnaires ; c'est pourquoi gouverner par le grand Tao ne cause aucun tort.
Analyse : Wang Bi a proposé une lecture plus profonde : « 朴,真也。真散则百行出,殊类生,若器也。圣人因其分散,故为之立官长。以善为师,不善为资,移风易俗,复使归于一也 » (« 朴 signifie l'authentique. Quand l'authentique se disperse, cent conduites émergent et des catégories distinctes naissent, comme des ustensiles. Le Sage, suivant leur différenciation, établit des fonctionnaires pour les diriger. Prenant le bien pour maître et le non-bien pour ressource, transformant les mœurs et les coutumes, il les ramène à l'unité »). Le « Bois Brut » du Tao se disperse en myriades de phénomènes ; le Sage suit la diversité de toutes choses pour établir les institutions — non pas une unification forcée, mais une coexistence harmonieuse des différences, retournant finalement à l'unité.
Vues similaires : Wang Bi : « 真散则百行出……复使归于一也 » (« Quand l'authentique se disperse, cent conduites émergent… il les ramène à l'unité »).
Traduction : Quand la nature simple et authentique de toutes choses se disperse, elle devient divers instruments et fonctions (de même que le Tao se disperse en intelligences spirituelles, en soleil, lune et Cinq Phases) ; le Sage applique ce principe pour diriger tous les fonctionnaires ; c'est pourquoi gouverner le monde par le grand Tao ne blesse pas le cœur du peuple, et cultiver le corps ne blesse pas l'esprit.
Analyse : La lecture de Heshanggong combine cosmologie et culture corporelle : « 万物之朴散则为器用也。若道散则为神明,流为日月,分为五行也 » (« Quand la nature brute de toutes choses se disperse, elle devient divers instruments. De même que le Tao se disperse en intelligences spirituelles, s'écoule en soleil et lune, et se divise en Cinq Phases »). Cela esquisse une cosmogonie : le Bois Brut du Tao se disperse → intelligences spirituelles → soleil et lune → Cinq Phases → toutes choses. « 治身则以大道制御情欲,不害精神也 » (« Pour cultiver le corps, on utilise le grand Tao pour gouverner les passions, sans nuire à l'esprit ») — étendant « le gouvernement suprême ne tranche pas » au niveau de la culture de soi : utiliser le grand Tao pour réguler les passions et préserver l'esprit.
Vues similaires : Heshanggong : « 若道散则为神明,流为日月,分为五行也 » (« Quand le Tao se disperse, il devient intelligences spirituelles, s'écoule en soleil et lune, et se divise en Cinq Phases »).
Ce chapitre contient 15 combinaisons d'interprétation.
[Divergences fondamentales]
Le vingt-huitième chapitre est l'un des plus structurellement symétriques du Tao Te King, construit sur trois jeux de contrastes strictement parallèles (masculin/féminin—torrent—nourrisson, blanc/noir—modèle—Illimité, gloire/disgrâce—vallée—Bois Brut) qui composent le patron syntaxique parfait : « Connaître X, garder Y → devenir le Z du monde → la Vertu éternelle ne W pas → retourner à P ». La méthodologie fondamentale est « connaître la force, garder la faiblesse » — dans trois dimensions (le fort et le faible en puissance, le lumineux et l'obscur en éclat, le glorieux et le disgracié en statut), on choisit constamment de se retirer du côté le plus faible ; ainsi la Vertu demeure constante, et l'on peut finalement retourner à l'originel. Les trois « retours » forment une séquence de régression de plus en plus profonde : nourrisson (le commencement de l'être humain) → Illimité (l'infinité de l'existence) → Bois Brut (l'essence ontologique du Tao), suggérant que l'objectif ultime de la culture du Tao est de revenir au « Bois Brut » primordial et indifférencié qui précède la différenciation de toutes choses. La dernière phrase, « Quand le Bois Brut se disperse, il devient ustensiles ; le Sage s'en sert et devient le chef des fonctionnaires ; c'est pourquoi le gouvernement suprême ne tranche pas », élève le chapitre de la culture personnelle à la philosophie politique — le Bois Brut du Tao se disperse en la diversité et la multiplicité de toutes choses, et le gouvernement du Sage doit suivre cette diversité plutôt qu'imposer l'uniformité ; c'est seulement ainsi qu'il s'agit du « gouvernement suprême qui ne tranche pas » — la forme suprême de gouvernance qui préserve l'harmonie naturelle de toutes choses. Wang Bi a résumé de manière incisive : « 此三者,言常反终,后乃德全其所处也 » (« Ces trois [enseignements] parlent tous de revenir constamment à l'ultime ; c'est seulement ensuite que la Vertu est complète en son lieu »), citant en outre « 反者道之动也,功不可取,常处其母也 » (« Le retournement est le mouvement du Tao ; le mérite ne peut être revendiqué ; il faut toujours demeurer dans la Mère »), intégrant ainsi le chapitre entier dans son système du « prendre le Non-être (无) pour fondement ». Heshanggong, à l'inverse, a systématiquement abordé la culture de soi et le gouvernement conjointement : masculin/féminin, blanc/noir, gloire/disgrâce sont les pratiques de la culture de soi ; torrent, modèle, vallée sont les vertus du gouvernement ; finalement, « ne pas nuire à l'esprit » et « ne pas trancher ni blesser » sont réunis en un tout.