Traduction : Recevoir la faveur comme subir la disgrâce suscitent frayeur et inquiétude ; on considère le grand malheur avec autant de gravité que l'on considère sa propre personne.
Analyse : L'interprétation la plus courante. La phrase entière pose deux thèses : premièrement, que faveur et disgrâce troublent toutes deux l'esprit ; deuxièmement, que la raison pour laquelle les hommes redoutent le grand malheur est leur attachement à leur propre personne. Le point commun de ces deux propositions est le suivant : l'attachement au « moi » est la source de toute crainte.
Vues similaires : Commentaire de Wang Bi : « 宠必有辱,荣必有患,惊辱等,荣患同也 » — « Là où il y a faveur, il y a nécessairement disgrâce ; là où il y a gloire, il y a nécessairement malheur. Être alarmé et être disgracié sont équivalents ; gloire et malheur sont une même chose. »
Traduction : Gloire et abaissement font tous deux trembler ; on craint le grand malheur comme s'il s'abattait sur sa propre personne.
Analyse : La glose distinctive de Heshang Gong. Il interprète « 贵 » comme « craindre » et « 若 » comme « atteindre/survenir ». Le sens est le suivant : les hommes craignent que le grand malheur ne les frappe, et c'est pourquoi ils vivent dans une perpétuelle anxiété. Cette interprétation met davantage l'accent sur la psychologie de la peur face au malheur.
Vues similaires : Commentaire de Heshang Gong : « 贵,畏也。若,至也。谓大患至身,故皆惊 » — « "贵" signifie "craindre" ; "若" signifie "atteindre". Cela dit que lorsque le grand malheur atteint la personne, tous sont alarmés. »
Traduction : Recevoir la faveur comme subir la disgrâce provoquent l'effroi ; on accorde à la grande inquiétude la même importance qu'au « moi ».
Analyse : Cette lecture interprète « 身 » (corps) comme « attachement au moi ». La raison pour laquelle faveur et disgrâce alarment réside dans l'attachement à soi. Le grand malheur est assimilé au « 身 » — avoir un « moi » engendre l'inquiétude ; sans attachement au « moi », il n'y aurait rien dont s'inquiéter. Cette compréhension se rapproche de la notion bouddhiste de dissolution de l'attachement au moi.
Vues similaires : Cela fait écho à la phrase suivante : « 及吾无身,吾有何患 » (« Si je n'avais pas de moi, quel malheur aurais-je ? »).
Traduction : Que signifie « faveur et disgrâce sont également alarmantes » ? Être favorisé est en soi une condition basse — l'obtenir cause de l'effroi, et le perdre aussi. Voilà ce qu'on appelle « faveur et disgrâce sont également alarmantes ».
Analyse : L'interprétation la plus courante et la plus profonde. Les trois caractères « 宠为下 » (la faveur est basse) constituent une assertion bouleversante — être favorisé n'est pas un honneur mais une abjection ! Car recevoir la faveur signifie que votre valeur dépend de ce qu'autrui vous octroie ; vous n'êtes plus un individu autonome. L'obtenir comme le perdre provoquent l'effroi, précisément parce que le destin repose entre les mains d'un autre.
Vues similaires : Le commentaire de Wang Bi implique ce sens : « 得宠辱荣患若惊,则不足以乱天下 » — « Celui qui traite faveur, disgrâce, gloire et malheur avec la même alarme n'est pas de ceux qui sèmeraient le désordre dans l'Empire. »
Traduction : Que signifie « faveur et disgrâce sont également alarmantes » ? Être favorisé est une chose indigne — l'obtenir cause de l'effroi, et le perdre aussi. Voilà ce qu'on appelle « faveur et disgrâce sont également alarmantes ».
Analyse : Un approfondissement : être favorisé signifie la perte de l'indépendance personnelle. Un être qui a besoin de la grâce d'autrui est, en son essence, un subordonné et non un individu autonome. Ainsi « faveur » et « disgrâce » sont, à un niveau plus profond, équivalentes — toutes deux sont des états de non-autonomie.
Vues similaires : Cela s'inscrit dans la continuité de la pensée du « non-rivaliser » (不争) du chapitre 81.
Traduction : Que signifie « faveur et disgrâce sont également alarmantes » ? Faveur et disgrâce sont toutes deux basses — obtenir (la faveur) alarme, et perdre (la faveur, tombant dans la disgrâce) alarme aussi. Voilà ce qu'on appelle « faveur et disgrâce sont également alarmantes ».
Analyse : Certains commentateurs lisent « 宠辱为下 » comme un syntagme lié, signifiant que faveur et disgrâce sont toutes deux basses. Cette ponctuation soutient que non seulement la disgrâce est avilissante, mais la faveur l'est tout autant — car toutes deux sont des évaluations extérieures qui compromettent l'indépendance de la personne. Le commentaire de Heshang Gong « 辱为下贱 » représente un autre découpage : « 辱为下 » (seule la disgrâce est basse).
Vues similaires : Commentaire de Heshang Gong, qui ponctue « 辱为下 » : « 辱为下贱 » — « La disgrâce est basse et vile. »
Traduction : Que signifie « considérer le grand malheur comme aussi grave que sa propre personne » ? Si j'ai un grand malheur, c'est parce que j'ai ce corps ; si je n'avais pas de corps, quel malheur aurais-je ?
Analyse : Une lecture littérale. Avoir un corps, c'est être exposé à la faim, au froid, à la maladie, à la mort et à toutes sortes d'afflictions. Du point de vue du corps, tous les malheurs proviennent de la fragilité et de la finitude de la chair. Cette interprétation relève d'une réflexion existentielle simple sur la condition humaine.
Vues similaires : Commentaire de Heshang Gong : « 有身忧者,勤劳念其饥寒,触情从欲,则遇祸患也 » — « Celui qui a un corps de soucis peine et se préoccupe de la faim et du froid ; suivant ses émotions et cédant à ses désirs, il rencontre le malheur. »
Traduction : Que signifie « considérer le grand malheur comme aussi grave que le moi » ? Si j'ai un grand malheur, c'est parce que je m'attache à la conscience de soi ; si je pouvais oublier le moi, quel malheur aurais-je ?
Analyse : La lecture ontologique de Wang Bi. « 身 » ne désigne pas seulement le corps physique, mais l'attachement au « moi ». Tous les malheurs — gloire et disgrâce, gain et perte — naissent parce qu'il y a un « je » qui calcule et compare. « 无身 » (être sans corps/moi) ne signifie pas la mort physique, mais l'oubli de soi et le retour à la nature. « 及吾无身 » signifie « 归之自然也 » — « retourner au naturel ».
Vues similaires : Commentaire de Wang Bi : « 由有其身也 » — « C'est parce qu'on a un moi. » « 归之自然也 » — « Retourner au naturel. »
Traduction : Que signifie « craindre que le grand malheur ne s'abatte sur soi » ? Si j'ai un grand malheur, c'est parce que j'ai un corps mû par des désirs égoïstes ; si je n'avais pas de désirs égoïstes, quel malheur aurais-je ?
Analyse : La lecture axée sur la cultivation de Heshang Gong. Avoir un corps, c'est avoir des désirs ; avoir des désirs, c'est avoir des malheurs. La clé de la cultivation du Tao (道) réside dans l'élimination des désirs — une fois les désirs égoïstes éradiqués, les malheurs s'éloignent naturellement. Cette interprétation est conforme au commentaire de Heshang Gong : « 触情从欲,则遇祸患 » — « Suivre les émotions et céder aux désirs conduit au malheur. »
Vues similaires : Commentaire de Heshang Gong : « 使吾无有身体,得道自然,轻举升云,出入无间,与道通神,当有何患 » — « Si je n'avais pas de corps, ayant atteint le Tao (道) et fusionné avec la nature, m'élevant légèrement dans les nuages, entrant et sortant sans obstacle, communiant avec le Tao en esprit — quel malheur aurais-je ? »
Traduction : Que signifie « considérer le grand malheur comme aussi grave que le moi » ? Si j'ai un grand malheur, c'est précisément parce que je possède cette chose qu'on appelle le « moi » ; dès lors que je transcende le moi, quel malheur pourrais-je encore avoir ?
Analyse : Une lecture philosophique moderne. « 大患若身 » (le grand malheur est comme le corps/moi) révèle une intuition profonde : le plus grand malheur n'est pas une catastrophe extérieure, mais l'existence même du « je ». La conscience de soi est à la fois la condition de toute appréhension du monde et la racine de toute souffrance. Transcender le moi (et non détruire le corps physique) est le seul moyen d'être véritablement libre de tout malheur.
Vues similaires : Cela rejoint l'idée de Zhuangzi de « 至人无己 » — « L'Homme parfait n'a pas de moi. »
Traduction : C'est pourquoi celui qui chérit sa propre personne autant qu'il chérit l'Empire peut se voir confier l'Empire.
Analyse : L'interprétation la plus courante. Un homme qui chérit véritablement sa propre vie ne poursuivra pas témérairement le pouvoir et la gloire, et ne se servira donc pas de l'Empire pour satisfaire ses désirs personnels. Seul un tel homme est digne de gouverner l'Empire — car il ne le gaspillera pas.
Vues similaires : Commentaire de Wang Bi : « 无以易其身,故曰贵也。如此乃可以托天下也 » — « Rien ne peut être échangé contre sa personne — c'est pourquoi on dit qu'il "l'estime". Seul un tel homme peut recevoir l'Empire en dépôt. »
Traduction : C'est pourquoi celui qui estime sa propre personne et gouverne l'Empire avec cet état d'esprit intéressé ne peut recevoir l'Empire qu'à titre provisoire.
Analyse : La lecture singulière de Heshang Gong. Ici « 贵以身为天下 » est lu dans un sens péjoratif — un homme qui ne se soucie que de sa propre personne et gouverne avec un intérêt égoïste n'est apte qu'à un mandat temporaire, et non à un dépôt durable. Cette interprétation établit un contraste péjoratif/laudatif avec la phrase suivante sur « 爱以身为天下 » (aimer sa personne pour servir l'Empire).
Vues similaires : Commentaire de Heshang Gong : « 言人君贵其身而贱人,欲为天下主者,则可寄立,不可以久也 » — « Cela dit qu'un souverain qui estime sa personne et méprise les autres, désirant être maître de l'Empire, ne peut être installé que provisoirement et ne saurait durer. »
Traduction : C'est pourquoi celui qui gouverne l'Empire avec la même prudence qu'il met à chérir sa propre personne peut se voir confier l'Empire.
Analyse : Cette lecture souligne le sens positif de « chérir sa personne ». Un homme qui chérit son corps et sa réputation agit avec prudence et s'abstient de toute action téméraire ; gouverner l'Empire avec cette attitude apporte la paix à tous sous le Ciel. Ici « 贵身 » (estimer sa personne) est compris comme prudence et respect de soi, non comme égoïsme.
Vues similaires : Cela fait écho au chapitre 26 : « 奈何万乘之主,而以身轻天下 » — « Comment le seigneur de dix mille chars peut-il traiter sa propre personne avec légèreté face à l'Empire ? »
Traduction : Celui qui prend soin de l'Empire comme il prend soin de sa propre personne peut recevoir l'Empire en dépôt.
Analyse : L'interprétation la plus courante. Un homme qui chérit véritablement sa propre vie n'abusera pas du pouvoir, ne lancera pas de guerres inconsidérées et ne s'adonnera pas à l'extravagance. Il traite tout le peuple sous le Ciel avec le même soin qu'il se porte à lui-même — il ne nuit pas, ne gaspille pas, ne néglige pas. Un tel homme est le véritable gardien de l'Empire.
Vues similaires : Commentaire de Wang Bi : « 无物可以损其身,故曰爱也。不以宠辱荣患损易其身,然后乃可以天下付之也 » — « Rien ne peut diminuer sa personne — c'est pourquoi on dit qu'il "l'aime". Celui qui ne laisse ni faveur, ni disgrâce, ni gloire, ni malheur diminuer ou altérer sa personne peut alors recevoir l'Empire en dépôt. »
Traduction : Celui qui ménage sa personne — refusant de la risquer pour un profit personnel — et gouverne ainsi l'Empire peut recevoir l'Empire en dépôt.
Analyse : Cette lecture prend « 爱 » dans son sens archaïque de « ménager, être parcimonieux de ». Un homme qui refuse de risquer sa personne en échange de la gloire et du profit ne jouera pas non plus l'Empire aux dés. « Aimer sa personne » ici ne signifie pas égoïsme mais absence de convoitise — parce qu'il ne convoite rien, il ne traitera pas l'Empire comme un bien privé à échanger contre des avantages.
Vues similaires : Cela se rapproche du raisonnement dialectique du chapitre 75 : « 无以生为者,是贤于贵生 » — « Celui qui ne fait pas de la vie une affaire de trop est plus sage que celui qui surévalue la vie. »
Traduction : Si un souverain peut prendre soin de sa personne — non pour son intérêt privé, mais pour être père et mère du peuple entier — et gouverner l'Empire avec cette attitude, on peut lui confier l'Empire de manière durable.
Analyse : La théorie de la souveraineté de Heshang Gong. « Aimer sa personne » n'est pas de l'égoïsme — parce qu'il chérit sa propre personne, le souverain ne nuira pas au peuple et ne s'adonnera pas à l'extravagance pour satisfaire ses désirs personnels ; il traite tout le peuple sous le Ciel avec un cœur de parent. Cela constitue une progression par rapport à « estimer sa personne » — estimer sa personne est une forme passive d'auto-préservation, tandis qu'aimer sa personne est une forme active d'altruisme.
Vues similaires : Commentaire de Heshang Gong : « 言人君能爱其身,非为己也,乃欲为万民之父母 » — « Cela dit qu'un souverain qui peut prendre soin de sa personne le fait non pour lui-même, mais parce qu'il désire être père et mère de tout le peuple. »
Ce chapitre contient 16 combinaisons d'interprétation.
[Divergences fondamentales]
Le chapitre 13 est l'un des chapitres fondamentaux de la philosophie politique de Laozi, posant un paradoxe profond : l'homme véritablement digne de gouverner l'Empire est précisément celui qui ne fait pas de l'Empire l'objet de ses désirs. Le chapitre se déploie en trois strates : (1) Il énonce les propositions — faveur et disgrâce alarment pareillement, et toute cette alarme naît de l'existence d'un moi ; (2) Il analyse en profondeur — l'assertion bouleversante que « la faveur est une chose basse » révèle que l'essence de la faveur est la perte d'indépendance ; « avoir un corps, c'est avoir des malheurs » ramène toute affliction à l'attachement au moi ; (3) Il tire la conclusion — seul celui qui peut transcender faveur et disgrâce, gain et perte, et qui ne gouverne pas l'Empire pour son profit personnel, est digne d'assumer la lourde responsabilité de gouverner. La divergence entre Wang Bi et Heshang Gong se concentre sur deux points : Wang Bi comprend « 无身 » (être sans corps/moi) comme une transcendance spirituelle, un « retour au naturel » (归之自然), tandis que Heshang Gong l'interprète comme la pratique concrète de cultivation consistant à atteindre le Tao et à s'élever comme immortel ; pour les deux dernières phrases, Heshang Gong oppose avec originalité « 贵 » et « 爱 » en un contraste péjoratif/laudatif, tandis que Wang Bi les traite comme un parallélisme synonymique. Le lecteur moderne peut discerner dans ce chapitre une philosophie profonde du pouvoir : les meilleurs gouvernants sont ceux qui n'ont pas été aliénés par le pouvoir — parce qu'ils estiment le moi plus que le pouvoir, ils sont, paradoxalement, les moins susceptibles d'en abuser.